Violences sexuelles : La parole se libère. La justice, elle, ne suit pas.

On demande aux victimes de porter plainte. On les y encourage. C’est nécessaire, et c’est bien. Mais personne ne leur dit ce qui les attend ensuite : des années d’attente, des dossiers qui s’enlisent, une institution qui n’a pas les moyens de tenir ses propres promesses.

132 300 victimes de violences sexuelles en 2025 ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie, soit une augmentation de 8 % en un an. Sur dix ans, ce nombre a même été multiplié par 2,6.

Ces chiffres, publiés par le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) en février 2026 (https://www.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/victimes-de-violences-physiques-et-sexuelles-enregistrees-en-hausse-en-2025-en-particulier-pour.html), sont souvent lus comme le signe d’une libération de la parole. C’est vrai. Mais ils révèlent également l’ampleur d’un système à bout.

Les mineurs sont les premières victimes.

En 2025, 58 % des victimes de violences sexuelles enregistrées étaient mineures au moment des faits, soit 76 200 enfants. Parmi eux, 55 200 avaient moins de 15 ans.

Les filles de 5 à 9 ans présentent le taux le plus élevé pour les violences sexuelles intrafamiliales : 3,3 victimes pour 1 000 habitantes de cet âge, contre 0,9 pour les garçons du même groupe. Les filles de 15 à 19 ans sont, quant à elles, les plus touchées hors sphère familiale, avec un taux huit fois supérieur à celui des garçons du même âge.

Le délai moyen entre la commission des faits et leur enregistrement par les services de police atteint 51 mois pour les victimes mineures — soit plus de quatre ans.

Quand ces victimes déposent plainte, que se passe-t-il ?

Du fait de cette augmentation, les délais d’enquête s’allongent inexorablement.

Selon le rapport du groupe de travail pour renforcer l’action judiciaire face aux violences sexuelles et prévenir la victimisation secondaire en date du 9 décembre 2025 (https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2026-03/rapport_groupe_travail_violences_sexuelles_hfed.pdf), les délais entre l’enregistrement d’une affaire par le parquet et la première décision au fond s’élèvent à 55 mois pour les viols, 22 mois pour les agressions sexuelles.

Ces délais ne prennent pas en compte l’angle mort du système : le temps de l’enquête préliminaire.

Entre le dépôt de plainte et le moment où le parquet enregistre officiellement l’affaire, il peut se passer des mois. Parfois beaucoup plus. C’est le temps des auditions qui tardent, des réquisitions médico-légales qui s’accumulent faute d’experts disponibles, des investigations qui piétinent faute d’effectifs suffisants dans les services d’enquête.

Ce délai n’est mesuré par aucun indicateur officiel. Il n’apparaît dans aucune statistique publiée. Le rapport du 9 décembre 2025 le reconnaît lui-même en formulant une proposition pour fixer un délai maximal de démarrage effectif des enquêtes préliminaires — ce qui signifie qu’aujourd’hui, aucun encadrement n’existe.

Pourtant, c’est souvent à ce stade que se joue concrètement la durée réelle du parcours d’une victime. Les 55 mois annoncés pour les viols ne sont que la partie visible. Le chronomètre réel démarre bien avant.

Ces délais ne prennent pas non plus en compte le temps entre la fin du premier jugement et le moment où la décision sera définitive, qui peut inclure un procès en appel ou un pourvoi en cassation.

Ajoutez à cela les délais d’audiencement devant les juridictions criminelles, aujourd’hui hors de contrôle : au 31 décembre 2024, près de 4 000 affaires criminelles étaient en attente de jugement en première instance, soit une hausse de +16 % en un an. Le nombre de dossiers criminels en attente a doublé en moins de cinq ans.

Pour une victime mineure qui a mis quatre ans à trouver la force de parler, l’horizon judiciaire se compte en années supplémentaires.

Le procureur général de la Cour de cassation le reconnaissait lui-même en octobre 2025 : « La justice criminelle est en grand péril. Les délais ne sont plus contrôlés. »

Ce que ces chiffres disent concrètement : des victimes attendent des années pour être entendues, puis voient leur dossier s’enliser dans des juridictions engorgées, faute d’effectifs suffisants pour instruire, poursuivre, juger.

Encourager les victimes — et les familles — à porter plainte sans investir massivement dans les services d’enquête spécialisés, la formation des enquêteurs et les moyens des juridictions criminelles, c’est une promesse que l’État ne tient pas.

Les chiffres sont là. La volonté politique doit suivre.

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